Désenchantement de la littéraure
Désenchantement de la littérature, Richard Millet. Editions Gallimard *
Quel livre ne peut interpeller le lecteur lorsqu’il parle littérature et que son titre en énonce la perte enchanteresse ? Si l’on peut suggérer que les temps sont difficiles, lourds, incertains, emprunts des contradictions les plus profondes, c’est parce qu’il me semble, à moi, lecteur d’un paysage littéraire en pleine évolution, que le risque est grand de voir se réduire l’immense champ de la création artistique à un ghetto sans issue. Ce livre n’est pas le premier du genre, rappelons La littérature en péril de Todorov, Le péril de la censure de Durand, La destruction de la culture (collectif). Cette répétition des termes en tant que titre ne laisse pas sans se poser des questions, même si certains diront qu’ailleurs, avant, au-delà de cette vue, forcément partiale, puisqu’elle me touche, et que je ne suis pas sensé en appréhender la réalité globale en tant que lecteur, en fut toujours ainsi. Ce livre de Richard Millet, dont le style dans ses romans, se « veut l’héritier de la grande prose française » a fait gloser lors de sa parution pour l’une de ses phrases dans laquelle il déclare : « qu’on lui montrât le Proust des papous, le Tolstoï des Zoulous…à l’héritage commun de la civilisation universelle dans laquelle les Papous n’ont joué aucun rôle.. ». Je ne reviendrai pas sur cette assertion pour le moins étonnante dans ces pages où la lucidité demeure présente car « le lisible n’étant aujourd’hui qu’une dimension de la visibilité médiatique qui est devenue une mesure du temps humain… », en parallèle avec la plus totale xénophobie car « ne plus se sentir français, se délocaliser, s’absenter, c’est refuser le seul os donné à ronger aux malheureux qui se croiraient encore dans le cadre d’une nation. » Qui sont les malheureux ? Certes, la langue française, et d’autres sont là pour le dire ou l’avoir dit, comme Todorov, Cioran, est « un chef d’œuvre, qu’il s’agit ici non pas d’idéaliser par nostalgie ou conservatisme mais de considérer comme une œuvre collective en quête de texte souverain.. ». Toutefois dans le paysage actuel, l’auteur mêle trop allégrement, le métissage, l’homosexualité qu’il considère comme « une inversion des valeurs » au même titre que l’antiracisme, le show-business, les lobbies minoritaires… tout en s’interrogeant « sur un monde déjà fictionnalisé par le mensonge. » Par contre, dit-il, lucide : « Nous sommes non pas des citoyens du monde, mais des habitants tout à la fois repus et dévoyés d’une Europe vouée à n’être qu’un ersatz des Etats-Unis d’Amérique… ». Mais à nouveau réducteur dans son analyse des choses pour qui « que
la France est morte en 1763, à la signature du Traité de Paris par quoi elle renonçait à l’Amérique et aux Indes ». C’est vouloir faire l’éloge d’un colonialisme alors que la parole occidentale n’est pas à mon sens plus valable que celle d’un Inca ou d’un Indien domestiqué par les armes et l’alcool, sous le couvert de la religion. Quant à l’Europe, elle est morte en 1789 pour Richard Millet lequel « vivant, le seul territoire supranational (qu’il reconnaisse est) : l’Europe chrétienne. » La littérature, la culture sont en voie de destruction ; le décervelage « bat son plein » ; la technique n’a pas apporté, ni le salut pour nos sens, ni la voie vers la sagesse, mais l’idée de la supériorité de l’homme sur toutes choses. Nous sommes en des temps de recul, de retrait, peut-être même en voie de disparition, mais l’instinct de conservation reste le plus fort. Mais il ne sert à rien de chercher dans le passé un autre futur, bien au contraire, la seule victoire est celle d’assumer ce présent pour mieux ouvrir l’avenir. Il ne s’agit donc pas d’abdiquer, malgré « la raréfaction, l’agglutinement, la perte du cri » et même si « la littérature ne pèse plus rien » ou que la culture s’achève paradoxalement au moment où tout homme … « grâce à l’ordinateur, peut disposer d’à peu près la totalité des savoirs de l’humanité et ne veut ou n’en peut plus rien faire… Alors s’il y a désenchantement, déclin, dépossession, péril, perte.. il y aussi résistance, création, volonté, détermination. Mais hors de toute religiosité et tout dogmatisme.
* Richard Millet vient de publier un livre pour répondre à « ses » critiques, sous-titré : Essai de démonologie….