Pages Insulaires

  • Accueil
  • > Du temps perdu (article publié dans Comme un terrier… août 2011)

1 septembre, 2011

Du temps perdu (article publié dans Comme un terrier… août 2011)

parterreverbal @ 15:19

Du temps (jamais) perdu au temps (parfois) retrouvé

Sommes-nous prêts aujourd’hui à abandonner la notion de temps ? Pensons-nous quelquefois que cette notion ne s’est révélée que très tardivement et qu’à l’époque de la préhistoire, nos ancêtres n’avaient en aucune façon l’idée que pouvait contenir le temps !? Enfin, pourquoi celui-ci est-il devenu d’une « nature » si précieuse pour le qualifier ainsi de perdu, comme si cela nous appartenait et que nous avions en toute occasion conscience de la relation entre lui et nous ? Toutes ces questions, non pas pertinentes car chacun a déjà su se les poser, ne peuvent avoir une réponse idéale, je dirai même que toutes les réponses pourraient être idéales sans qu’aucune d’entre elles pourtant ne nous satisfasse ni réponde véritablement à ce questionnement. Il me semble donc juste de revenir à l’étroite relation entre le temps et la perte, puisqu’ainsi se formule notre objet de réflexion. Ainsi ce qui semble utile d’être interrogé repose sur l’ambivalence entre la perte individuelle figurée en chacun de nous du temps imparti et l’expérience collective qui en résulte venant grossir positivement le sens de l’histoire de l’humanité. Je veux dire que ce qui me semble être négatif dans la réalisation de mes actes au quotidien, tant sur le plan travail que domestique, est en fait repris par addition collective d’une manière positive sur le plan de l’existence humaine, ou ce que je crois être du temps perdu se trouve être repris dans la somme des temps perdus par mes semblables pour former l’expérience collective des hommes.

Le temps n’existe que par mon passé, sans lui je ne suis rien. Tout ce qui me comble, m’engage, m’identifie, c’est au passé que je le dois. Effectivement, comment puis-je prendre conscience de ma destinée si je ne puis me fonder sur un acquis ? Certes je n’ai pas consciemment la lucidité du temps présent pour que mon être assume au même instant ce qui lie le passé et le futur, mais je le pressens dans tous mes actes et mes pensées. Les uns et les autres sont subordonnées à ce qui au présent se crée en dehors de ma conscience présente. Je suis autant présent dans l’acte ou la pensée qui s’instaure en moi ou qui modifie ma position que j’en suis absent, car je n’ai pas suffisamment l’éveil et le recul nécessaires pour anticiper sur mon entreprise d’être humain. Ainsi en est-il de ma pensée, laquelle mûrit dans mon inconscient jusqu’à entreprendre sa métamorphose de squelette en chair vivante dans mon présent, mais qui m’échappe dès lors que je veux la bouter hors de moi pour la réaliser. Un moment m’échappe entre l’instant où la pensée s’installe et celui où elle entre dans le réel. Mais tout ça ne dit rien véritablement du temps perdu, sauf que celui-ci est autre que du temps perdu. Pourquoi en conséquence parle-t-on sans cesse de temps perdu ? D’une certaine manière, et chacun y trouvera matière pour approuver ou désapprouver ce qui suit, le temps perdu est ce que l’on ne récupère pas, pensée aporistique certes mais qui néanmoins veut montrer que la nostalgie est une forme de tentative de récupération du passé. Cette nostalgie relève du domaine de la chimère et exprime la confusion de l’être ! On ne vit jamais deux fois les mêmes moments comme on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau, disait Héraclite. Ainsi la conclusion s’impose-t-elle d’elle-même : ce qui est perdu est bien perdu en tant que tel, dans la réalité de l’instant qui se joue, et uniquement par rapport à cela.

Pour le commun des mortels dont je suis, il m’est souvent arrivé de penser à ce que j’avais fait hier, à ce que j’avais pensé, et bien souvent les actes les plus désirables entraînent une envie de retour, alors que les autres demeurent soit transparents soit douloureux. L’esprit fait donc la part des actes qui comble mon moi, mais ne peut empêcher la mémoire d’être présente en tout instant de ma vie. Tout cela appartient, m’appartient même davantage que mon présent car nul autre que moi-même ne peut y accéder. Tout ce qui m’a pénétré à un moment ou un autre de ma vie, et sous quelque forme que ce soit, et qui donc est passé, fait partie de ma nature unique et indivisible. Nul ne peut en prendre connaissance sans que je me fasse l’intercesseur entre ce passé et cette personne. Le temps perdu est par conséquent une chose commune à chaque être humain mais cette chose est en même temps unique dans le vécu de tout homme. Le moment perdu n’existant pas, seul le temps existe mais au fur et à mesure que s’inscrit mon présent car je prends conscience de moi à l’instant même où le passé se forme ! Ainsi rien n’est perdu puisque le passé enrichit et grossit ma mémoire.

Il est aussi une idée toute faite que chacun exprime sous la forme de cette locution : « je perds mon temps ! ». Perdre son temps est plus une affaire de sensibilité que de raison, car ce qui peut être perdu pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre ! Je dirais même que la notion de temps est presque quasiment une histoire sensible, car y a-t-il deux histoires semblables même en des lieux rapprochés ou des horizons opposés !? En fait l’idée de perdre son temps, au sens propre du terme qui est de ne rien faire ou une chose inappropriée par rapport à ses envies, relève de la subjectivité profonde. Malgré cela, il y a une vérité à l’intérieur de cette subjectivité. C’est l’idée que j’ai de moi que je perds lorsque je me trouve dans cette situation. Essentiellement cela veut dire que ces moments durant lesquels mon esprit semble s’égarer, c’est mon être tout entier qui m’échappe et se refuse à moi. Je ne maîtrise plus mon être dans le sens où il devient vague et flou car il ne voit plus ou sa raison ou sa sensibilité le conduire vers un lieu où il puisse se réaliser en tant qu’homme.

La notion de perte ne peut donc exister puisque le temps ne prend de l’importance que par ce qui est passé, et que dans ce cas, ce mouvement passé, vide de toute substance à mon égard, se creusera dans ma mémoire pour finir dans le néant des souvenirs. Par ailleurs, l’avenir n’est pas non plus du temps. Il ne se dessine pas comme tel, car il est envahi par le désir. Le désir qui est propre à chacun, celui d’être le plus significatif, le plus humain pour tout dire, comparé au désir d’avoir qui est le vide ou un trou qui se creuse à mesure que ce désir négatif tombe. Je deviens insasiable dans mon désir d’avoir et le temps se perd dans le présent que je franchis et dans le futur qui ne fait que croître par la démesure de mes extravagances. Ce désir-là est celui de notre monde actuel. Il est donc notre perte à tous. Pourtant le cumul de la perte individuelle, qui n’est pas la perte du temps, mais celle de l’absence, vient enrichir la mémoire collective et par conséquent donner au temps la matière même de l’avenir de l’humanité puisque le futur s’écrit avec le passé de chacun. La somme collective de chacun crée cette mémoire laquelle est seule à nous montrer que le temps ne nous appartient pas, quand bien même avons-nous parfois la sensation de le perdre. Et ce désir d’avoir qui nous caractérise tant aujourd’hui est une trahison envers l’humanité car elle rend le futur inaccesible du fait de cette persistance à toujours désirer plus matériellement. Nous savons bien que rien ne comble davantage un être que l’assouvissement de ses sentiments que sont l’amour, l’amitié, la fraternité….

En conclusion, je pensais éviter de parler de Proust, mais c’est bien sa leçon qu’il faut retenir avec son livre « A la recherche du temps perdu ». Il l’a intitulé ainsi pour bien montrer que ce temps perdu ne l’est pas et que bien au contraire celui-ci est un Temps Retrouvé titre du dernier tome. Il ne l’avait jamais perdu mais il ne savait comment l’atteindre, ni comment le retrouver pour qu’il vienne l’enrichir. L’écriture fut le vecteur de cette richesse convoitée, de ce temps jamais perdu et qui a comblé Proust. Le temps perdu ne l’est donc jamais, il est juste en attente d’être retrouvé !

Laisser un commentaire

passionbulgarie |
aboubakry |
ECOLE NORMALE DE FILLES D'O... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | La vie secrète des cactées
| RENNES STREET STYLE
| Ma classe maternelle 2008/2009