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2 juin, 2013

Le slam, en tant qu’objet de consommation

parterreverbal @ 12:00

LE SLAM, EN TANT QU’OBJET DE CONSOMMATION

 

La curiosité, à proprement parler, peut relever d’une coïncidence, d’un élément fortuit, engageant notre réceptivité pour devenir le témoin, suspect ou impartial selon l’humeur, d’un fait, d’un événement, d’une métamorphose voire d’un leurre. Mais cette curiosité, passons outre le commérage, est parfois alimentée malgré soi par les relais médiatiques qui obturent totalement le fond ou le sens d’un événement, pour n’en montrer que l’aspect monolithique, pièce brute pour une actualité dépourvue de toute intelligence critique.

A partir de quel moment dépasse-t-on le simple stade de la curiosité pour approcher celui de la réceptivité ? J’entends par ce mot, l’attitude nécessaire pour se mettre en situation d’écoute et de réflexion, en d’autres termes d’être en posture critique face à une nouveauté. J’ai voulu, j’ai tenté de le faire pour ce récent objet, quoique né en 1984, qu’on appelle le slam. Je ne reviendrais pas sur son historique, il suffit d’aller sur Internet pour avoir une approche non exhaustive de ce phénomène, de cette pratique de la parole. Ce qui me semble pertinent d’analyser, c’est son rapport avec la poésie, d’une part, et de comprendre le sens donné à ce phénomène au sein de la société actuelle, d’autre part.

Le slam, identifié comme une nouvelle forme de poésie, comme une ouverture, une mise en pratique de la culture contemporaine, c’est sous ce constat premier qu’il prend naissance, selon les « slameurs », et par un rejet de la forme classique et de la lenteur, toute particulière, d’assimilation de la poésie, d’un poème. Ce rejet de la forme classique est déjà fortement sujet à discussion. La lecture de quelques slams nous montre que la rime demeure maintes fois présente. Le rejet se situe donc ailleurs, ou ne se situe pas du tout, mais correspond à une énième tentative pour dissoudre l’exigence du poème dans un instantané réducteur de la parole poétique, effaçant par cette approximation spontanée, l’histoire du mot, la résurgence intime du poème, la déflagration totale des images au niveau du champ de perception. Faut-il pour autant s’élever, se radicaliser contre le slam ou l’ignorer ? Je ne suis ni pour l’une ni pour l’autre de ces positions. La première consisterait à se retrouver acculé face à une publicité qui prendrait faits et cause pour le slam sous prétexte de modernité, alors qu’il ne constitue qu’un ersatz de plus sur le plan culturel, et à être pris au piège de la grégarité conceptuelle dans laquelle la poésie est si facilement tenue et enfermée. Quant à la seconde position, plus sage ou plus raisonnable à priori, il n’empêche, que c’est laisser encore une porte ouverte à toutes les entreprises de contre-culture. Certains naïfs penseront que l’histoire saura retenir les siens. Mon point de vue sur la chose est pour le moins circonspect. Il me semble donc voir dans le slam le couple réducteur de la poésie, de l’art, de la culture, en général, composé à partir d’un vocabulaire « courant » et d’un simulacre d’épanchement lyrique, soutenu tant par le pouvoir médiatique, flairant là encore l’occasion de ramener la poésie à un propos de café, que par des slameurs trop heureux d’entrer dans le champ d’une médiatisation même réduite, et de surfer sur leur ego en débitant (non péjorativement mais dans le sens d’un robinet qui coule à flots) leurs mots comme on boit une pinte de bière.

Il suffit de lire quelques pages de slam pour comprendre cet exercice de style, et de constater l’absence totale de poésie qui s’en dégage. Il ne me semble pas utile ici, de revenir sur le concept de poésie, comme de montrer la différence entre une chanson et un poème, non que les arguments manquent, mais que tout cela relève davantage d’une approche culturelle, que d’une mise en concurrence, et d’une connaissance historique de la poésie, tant dans ses formes que par son fond. Il est par conséquent impossible d’entrer dans ce débat qui n’existe pas pour moi, mais certainement pour ceux qui contestent l’essence même de la poésie, lequel entretiendrait un flou desservant les intérêts davantage des uns que des autres. Le slam est donc tout sauf de la poésie, puisqu’il fait fi de l’histoire, à la fois de l’être et des mots, parce qu’il ignore que la poésie n’est pas une déclamation, aussi impromptue ou nouvelle soit-elle, mais la mise en perspective moderne, au sens de face cachée de l’amour, de la mort, ou de tout autre sujet, bref de montrer le côté de notre vie non encore exposé au soleil. Il n’est donc pas cette émotion, laquelle au lieu de flirter avec l’écume de nos sens, de notre sentimentalité, pénètre, s’insinue, s’incruste en nous de manière permanente et mouvante. Je ne saurais mieux en parler que Reverdy, lequel a si bien défini l’émotion poétique, que je la comparerai à une commotion, ni cérébrale, ni traumatisante, mais de tous nos sens propices à l’épanouissement de l’esprit et du corps ; où encore pour parler plus scientifiquement, c’est la combinaison de nos pensées avec nos sensations qui fait naître notre émotion. On en est loin !

D’un point de vue formel, on peut s’interroger sur les conditions de réalisation d’un slam car certains impératifs doivent être tenus. On verra plus loin ce que recouvrent ces règles, non formalisées mais auxquelles chacun se conforme ! Toutefois elles apparaissent dérisoires, voire absurdes quand on a connaissance, par exemple, d’un certain poète nommé Rimbaud, dont tous se réclament, lequel parlait d’écrire « contre la poésie » ! Bien entendu cet aspect relève, encore une fois de la connaissance critique et historique de la poésie. Il est d’ailleurs très facile de tomber dans le piège grossier de la règle, laquelle n’empêche rien, car ils s’en trouvent toujours pour la contourner (même si les actes sont parfois longs à venir) ; de même l’absence de règles n’empêche rien, et bien au-delà, de vivre, à la poésie d’exister. Certainement on pourra trouver ces règles non contraignantes, instaurées pour faciliter l’écoute, la diffusion (temps de parole donné), mais elles interviennent dans un contexte dont elles ne peuvent être occultées. Elles y sont nécessaires et presque contraintes, ce qui montre d’autant plus l’éloignement du slam de la poésie.

Au-delà donc, de cet esprit formel et de son rapport à la poésie, le slam me semble relever d’une certaine posture vis-à-vis de la société, et de prendre plus que des vessies pour des lanternes, l’instantané pour une éternité, le sentimentalisme pour l’émotion, l’élocution pour la parole, etc. et montre combien cette forme d’expression de la parole s’intègre à l’environnement actuel, de la consommation sous toutes ses formes dont l’accélération n’en est que plus dangereuse. Cet environnement consommateur d’énergie, de temps, de silence est un défilé d’objets entre nos mains, interchangeables les uns aux autres, d’instants qui n’ont plus de valeur temporelle, mais expurgent au sein même de leur rapidité l’idée d’histoire, de mise en perspective de l’être au coeur de notre monde.

Ces règles révèlent le caractère temporaire et fugitif de cette « performance », elles s’inscrivent dans ce créneau de la consommation où loin d’appartenir à la parole qui relie les générations entre elles ou qui demande à être à nouveau entendue, relue, sans qu’un épuisement de la compréhension, du sens ne s’effectue. Pour cette raison également, cette brèche ouverte sur l’esprit théâtral de la poésie me semble nuisible et ouvrir sur une impasse. Certes la poésie peut être orale, elle le fut et l’est encore, mais pas seulement. Par l’écriture, l’être a trouvé une résonance à sa juste mesure. Mais il se fourvoie sans cesse sur bien des plans, et le slam, codicille d’une société en mal de legs culturels, est cette figure déconfite ignorante de la poésie.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier, et tous les jours une preuve arrive que cette société de consommation n’a de cesse de récupérer tout ce qui peut l’être et d’utiliser tout en tant qu’objet de consommation. Il n’est nul besoin de tirer gloire de l’indifférence des médias vis-à-vis de la poésie, car justement elle n’est pas récupérable en tant que telle. Elle n’est pas vendable, mais on ne peut s’en réjouir car cela veut dire que cette société fait fi de l’art. Une société qui assurerait à la poésie sa place, toute sa place, ne pourrait être une société de consommation.

Moyen ludique, au même titre que le karaoké, le slam est un objet éphémère, et qui participe à la régression culturelle ambiante. On veut faire populaire en oubliant que faire populaire, c’est abaisser le niveau de curiosité des personnes, et par-delà leur pouvoir de perception. Mais il ne s’agit pas de s’acharner contre tel ou tel phénomène, comme à ses manifestations annuelles autour de la poésie, de la musique, emblèmes de la contre-culture par excellence, mais de lutter en conservant ses pratiques de vigilance, de résistance, par la critique et la mise en perspective du rôle négatif, voire funeste, de la société actuelle qui a la faculté de brouiller et d’opacifier les composantes les plus nobles. Notre perception se doit donc de garder lucidité et critique, malgré toutes les oppressions et les contrefaçons, au cœur même de cet univers destructeur de la parole et du sens.

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