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21 octobre, 2007

Péril et censure

parterreverbal @ 16:58

Censure et Péril 

 

La censure invisible, Pascal Durand. Editions Actes Sud

La littérature en péril, Tzvetan Todorov, café Voltaire, Editions Flammarion.

 

Il paraît, a priori, difficile de tendre un lien entre ce qui parle de « censure » et ce qui s’écrit sur le péril de la « littérature ». Pourtant rien n’est inconciliable dans notre espace actuel, envers toutes choses mais plus encore entre ces deux livres. La tendance est à l’exclusion, quelle qu’elle soit : celle de l’intelligence devient de plus en plus nette,  malgré de fausses allégeances à certains lobbies influents (les plus néfastes d’entre eux étant les maîtres de ce monde, financiers et industriels de tous bords), malgré de creuses paroles adressées à nos personnes, qualifiées de citoyenness pour formuler selon le goût du jour ! Ceci pour poser le problème, car il n’est pas dans mes intentions d’argumenter sur ce constat navrant du pourrissement actuel de la société. Certains auteurs le font mieux que moi !

Ces deux livres, donc, ne sont pas si éloignés l’un de l’autre, et même semblent révéler la même chose. Si pour Pascal Durand, il n’y a « Plus de bancs d’infamie, (…) les médias sont nos bûchers modernes », la censure invisible « opère à l’insu de ceux qui l’exercent autant que de ceux qui la subissent ». Autant dire que la conscience d’être journaliste, d’avoir un esprit critique face à l’information détenue, n’existe peu ou pas au travers des médias, principalement de la télévision. Par ailleurs la censure s’exerce par une autre voie, celle qui résulte du trop d’informations, « du trop de réalité » pour reprendre le titre du livre d’Annie le Brun. Ainsi cette censure matérielle, technique offre une place généreuse à certains empêchant d’autres auteurs de voir leurs livres publiés un jour, ou d’être simplement lus ! Enfin troisième censure : l’économique, pour reprendre un terme subtil à maints égards, impose plus une norme « de rentabilité » que de connaissance ou de réflexion. « L’illusion d’abondance ou de diversité » est donnée au lecteur alors qu’il y a uniformité et confusion. Enfin ce qu’appelle l’auteur « le paradoxisme doxique » peut se comprendre comme la menée à terme du processus économico-médiatique exerçant toutes les répressions morales ou intellectuelles pour arriver à ses fins ! On partagera aisément ce constat que la technique de médiatisation, pour la littérature ou l’art, tend à se modeler à l’échelle planétaire. « De facto, les médias constituent l’enjeu de démocratie », et on ne s’étonnera guère que les grands groupes industriels s’intéressent à tout ce qui touche de près ou de loin à l’édition, à la télévision, à la presse… entraînant la gravitation des journalistes autour des politiques, industriels, grands fonctionnaires, intégrant tous sans sourciller la « pensée unique ».

Quant à Todorov, est-il si éloigné des propos de Pascal Durand lorsqu’il écrit : « la conception réductrice de la littérature ne se manifeste pas seulement dans les salles de classes ou de cours universitaires ; elle est aussi abondamment représentée parmi les journalistes qui présentent les livres, voire parmi les écrivains eux-mêmes. » ? Mais le premier des maux repose sur le simple choix des outils dont la littérature se sert (en l’occurrence les études littéraires) pour éviter « à réfléchir sur le monde ». En effet, l’étude des oeuvres n’est pas une mise en perspective de celles-ci dans leur contexte, afin d’en appréhender le sens, de la situer, mais d’enseigner sa construction, ainsi « les structuralistes l’emportent aujourd’hui », ce qui constitue, selon Todorov, un « abus de pouvoir » !  Dans le secondaire, explique l’auteur, « c’est la littérature elle-même qui (devrait être) destinée à tous, non les études littéraires ». Mais il faut comprendre que cette influence du structuralisme, provient que durant plus d’un siècle « l’histoire littéraire a dominé l’enseignement universitaire », avec l’étude des causes, quand l’étude du sens « était considéré avec suspicion. » Aujourd’hui cette tendance n’en est que plus exacerbée, et il est comique, si je puis dire, de voir se côtoyer les fervents d’un post-modernisme au formalisme suspect, avec ces adeptes du classicisme aux relents rétrogrades, sans que les uns et les autres ne vivent pleinement leur époque ou ne tirent parti d’un monde bouillant et réel mais souterrain, masqué par la marchandisation. Cette conséquence, directe soulignons-le, est que la filière « littéraire » n’intéresse plus beaucoup d’élèves. Pourquoi ? « Qu’est-ce qui fait que ces filières dites littéraires soient délaissées ? » Il n’y a pas un élément de réponse, mais plusieurs, toutefois le plus éclairant et le plus probant est en référence à l’entrée dans la « vie active » comme on dit, où les débouchés sur le marché du travail sont en priorité réservées à celles et ceux ayant suivies des études scientifiques.

Après ce constat établi par les deux auteurs, leur démonstration n’aurait pas eu de sens sans l’apport d’exemples et de solutions. En ce qui concerne Pascal Durand, celui-ci prend appui sur un article d’un journal belge, duquel il fait émerger le « poids de l’évidence » lequel procure « à un auteur la sensation gratifiante de prendre part à un vaste réseau de certitudes inoxydables, de valeurs indiscutables, de questionnements privilégiés. » Mais cet article paraît si commun si entendu qu’il ne fait que constater la situation et témoigne de la servitude (involontaire ?), ou inconsciente du journaliste à l’égard des problèmes de la société actuelle. Quant à Todorov, il reprend au titre de son argumentaire « la naissance de l’esthétique moderne » dont il évoque l’histoire, pour mieux donner sa « conséquence immédiate : coupés du contexte de leur création, les arts exigent l’établissement de lieux où ils peuvent être consommés (je souligne) » au coeur de notre environnement où coexistent les tenants de l’utopisme comme ceux se réclamant des Lumières ou de Malherbe en poésie. Cependant les représentants de la triade « formalisme-nihilisme-solipsisme » sont en priorité dans les rédactions des journaux littéraires, revues etc… et un auteur n’appartenant pas à cette mouvance aura bien du mal à se faire entendre.

Quelles solutions ? Ni Todorov, ni Durand n’entrevoient de solutions hors du champ de notre société de libre concurrence et de profit. L’un réclame une réforme de l’étude de la littérature à l’école (secondaire, universitaire) sachant pourtant, Todorov ayant fait partie d’une commission d’études sur le sujet, que rien n’est sorti de ces réflexions collectives et baignées dans la sacro-sainte bastille du libéralisme, ayant conquis les cerveaux politiques à la nécessaire ouverture des universités au capital des entreprises privées ! Une réforme dans ce contexte n’est plus qu’une illusion d’intellectuel ! De même Pascal Durand demande-t-il la création d’un comité d’éthique de la profession de journalistes ! Mais les patrons actuels des médias ne resteront pas les bras croisés et sauront demain, autant qu’aujourd’hui, influencer de leur manne pécuniaire les journalistes à l’incrédulité notoire.

Ainsi qu’il me soit permis de dire, d’écrire, que leurs œuvres respectives invitent au respect et à l’attention. Plus que de poser le problème de la censure ou du péril de la littérature, elles démontrent la manipulation et l’étouffement intellectuel à l’œuvre en Occident. Leurs problématiques se rejoignent pour la simple raison qu’il est un fait avéré aujourd’hui que la réflexion, qu’elle soit journalistique ou littéraire, est absente de notre société, laquelle ne veut plus engendrer des êtres responsables, pensants, mais des individus flexibles, malléables, corvéables. Ceci a pour conséquence une information journalistique sous forme de « type flash », et l’étude de la littérature dite « prête à l’emploi ». Le capitalisme n’a que faire de l’art pour l’art, de la création en général, de l’intelligence, de la pensée, puisque son principe est basé sur l’autodestruction, la gabegie, la pollution, la précarité, l’éphémère. Redécouvrir l’art, retrouver la pensée, c’est ne plus vivre dans cette société, mais la changer, la révolutionner. C’est mettre l’homme au centre des préoccupations de la vie. C’est « retendre l’arc de l’univers. »

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