Pour retendre l’arc de l’univers

Pour retendre
l’arc de l’univers

Préface,

Ce n’est pas le bonheur qui importe, mais la manière d’aller vers lui, ainsi la poésie doit-elle être comprise car l’engagement de l’homme vaut aussi bien pour la vie que pour la mort. Je ne me suis donc pas appliqué à mesurer mes mots, eux-mêmes ne connaissent rien de mes intentions et si mon outrance est vraie, mon poème le sera. Je ne m’illusionne pas sur votre lecture, gens d’ici ou d’ailleurs, non pour vous convaincre, mais votre soif de sincérité peut être proportionnelle à la victoire que vous remporterez sur l’existence si vous dépassez les mots de ce recueil afin que la parole devienne geste, et pour que le geste prenne corps.

Le poète n’est pas cet invalide de la réalité, ni ce malade de l’imaginaire ou le cancre de la vie. Il est la mesure lucide et entreprenante, le doigté sûr et précis de la conscience humaine et de sa féconde nature, et c’est pour cela qu’il est engagé. Sa vérité n’est pas multiple, seul le poème peut l’être, mais unique, quelle que soit sa parole, son élan, ou la voix qui propage sa pensée. Son engagement ne peut le résoudre à appréhender la présence ou l’absence, à embellir la nature, à pardonner à l’humanité, à rendre compte de l’isolement de son âme, vieille turpitude, mais à construire la vie. Sa langue doit battre le flanc des collines aussi bien que celui des animaux, elle doit pointer du doigt le cerveau de l’homme pour mettre a nu ses fausses terreurs et ses angoisses, ses rituels macabres et son hypocrisie autant que sa fainéantise.

Sans l’art, le monde n’évolue pas ; sans la poésie, l’univers régresse. Si vous abandonnez les mots qui vous appartiennent comme la salive projetée par votre bouche, vous serez soumis au désordre, à l’obscurantisme, au néant. Le pouvoir sait tout cela. Votre présent est d’être un dans cet espace et d’être multiple avec les mots qui se propageront en vous. Le poème n’est rien d’autre que la figure de votre avenir et le miroir de votre réalité.

I

Au détour des prés des voix s’élèvent
charriant dans leur gorge
la mémoire de crépuscules et d’aurores
et tu cherches, Nature, au fond de tes paysages
l’énergie libérant les pierres et les herbes.

Mais rien dans le pas de l’enfant
n’appelle à ton indulgence,
par les creux et les monts tu réclames
la présence d’autres galaxies.

Aucun privilège ne t’est octroyé
mais celui d’être flamme t’appartient
quand ton corps s’embrasera
sous la main volage de l’homme.

Tu peuples la salive et les pupilles
de vents d’algues et de brindilles
une sève remonte le long des êtres
ta torture est la leur
étranglée par des mains saoules
et piétinées par des bottes bardées de clous.

Au fond de leur assiette colorée
ta présence est un lieu fécond
que leur bouche engloutit
n’ayant cure de la diversité de leur langue
et de la souplesse de leur pas.

Ton univers est un visage brûlé par leurs doigts
mais pour que ta voix circule parmi eux
sur quelle tribune doit-tu te hisser ?

Au fond des tes volcans
ni enfer ou purgatoire
des moines et des soldats ont troqué
la vie contre l’éternité
ton magma est le fruit de la réalité
la terre brûlée devenue nourrice et semence.

Mais quel vestiaire fréquentes-tu
pour qu’une si grande sécheresse recouvre tes géographies ?
Celui des hommes est muré
par l’insolence et l’ambition
et leur laideur suinte le long des bancs
jusqu’à tes nappes souterraines.

Tes ouvriers murmurent leur angoisse
quand l’apesanteur humaine vient
à soulever leur coeur et atomiser leur futur.

Des oiseaux dans ton ciel nocturne
empêtrés dans des rails électriques
emportent sous leurs ailes l’illusion des yeux.

Pour retendre l’arc de l’univers. Editions Gros Textes

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