Réponse au thème « L’expérience poétique ». revue Saraswati.
A l’attention de Silvaine Arabo.
Ce qui m’a conduit à écrire « spécifiquement » de la poésie ? Je dirais très simplement que je ne sais pas écrire autrement que sous forme de vers ou de prose poétique ! Je me sens incapable de construire un roman, un essai… enfin jusqu’à présent ! (1) Le mot me précède et il est plus chargé d’histoire que je ne saurais en connaître. Il est donc inscrit en moi bien avant ma naissance, et le hasard, l’intuition ou quelconque procédé relevant de ma propre sensibilité induit cette communication entre lui et moi. (2)
Le poème se déploie de mon corps, et je crois être plus physique que cérébral. Mais j’aime les mots simples, ceux que l’on n’a pas l’habitude d’employer en poésie. Toutefois, je ne répugne pas non plus à trouver quelques mots savants dont l’anatomie m’ensorcelle ! Mais c’est le mot qui me guide en tout lieu et toute circonstance, même si j’effectue un travail de réflexion sur le thème, ou la disposition, la longueur du recueil. Il me faut un mot en ouverture, quitte à ce que celui-ci ne disparaisse en cours de route ! (3a) La genèse du poème se passe donc à la fois à l’intérieur d’un cadre structuré, nombre de poèmes, de vers parfois, le thème, mais librement consenti après une plus ou moins longue « maturation intérieure ». Avant d’écrire chaque poème, un mot est « suspendu au-dessus de la page blanche » et va plutôt que de m’enfermer dans cette structure me permettre de m’en libérer à travers le mot. (3b et 4)
Je trouve inadéquate en matière d’art, que ce soit en poésie, musique ou autre d’imposer des règles. Je crois que les règles s’imposent d’elles-mêmes à chaque individu qui crée, puis à ceux qui l’écoutent, le lisent, le voient. Mais je ne crois pas que cela apporte quelque chose dans l’un ou l’autre sens, il s’agit plutôt d’une exigence intérieure. D’ailleurs l’évolution de l’art le montre bien. Parler de l’amour de la même façon n’apporte aucun intérêt, règles ou pas ! L’essentiel est de révéler à chaque fois la face cachée de l’objet…(5)
La poésie n’a pas de mission pour moi, ou elle les a toutes ! Elle est un don fait à l’homme d’être artiste, mais tout le monde ne l’est pas. Certains aiment découvrir l’art, d’autres en ignorent tout ! Cela empêche-t-il les uns et les autres de vivre ensemble et en harmonie ? Je crois que la qualité d’artiste ne confère en rien une quelconque supériorité sur ses semblables, seul l’art nous montre quelque chose de plus que nous. (6a)
La poésie est autant une nécessité qu’une forme d’engagement politique. La première attitude relève du domaine de l’ordre mental, je dirais du « malgré moi », et en ce sens écrire de la poésie n’étant ni une thérapie, ni une ascèse, il s’ensuit que la seconde, relevant du domaine social, vient s’y adosser en pure logique, de mon point de vue, et selon le sens que je tente de donner à mes écrits, bien entendu ! (6b)
Faire lire davantage de poésie au public est un vaste projet ! Le seul programme qui me semble réaliste est de changer la société, de sorte qu’elle ne soit plus basée sur la consommation, mais sur le partage et en l’absence de contrainte.(7) Par ailleurs, changer de société, inclus par là-même, l’éducation. Ce qui nous pose le problème de l’école et de son enseignement. N’ayant jamais pratiqué, n’étant pas enseignant et ayant finalement peu de relations avec le monde de l’éducation, il me semble que l’art ne s’enseigne pas mais se découvre. Je crois cette notion primordiale. Faire découvrir aux enfants toutes les formes d’art. Après, libre à eux d’en faire ce qu’ils veulent ! (8)
Pour ma part, je n’ai rien fait de très novateur envers la poésie, à part le fait d’être revuiste, d’abord avec Parterre Verbal, puis avec Pages Insulaires actuellement. Cela peut être considéré comme beaucoup, mais pour moi, c’est comme écrire, une nécessité de rencontre et d’ouverture envers et avec les autres. (9)
Si je pratique la guitare, je n’appellerais pas cela un art, même si c’est de la musique car je n’ai pas le sentiment de posséder cet instrument comme il me semble ressentir la poésie. (10) Pour ma part, je pense que musique et peinture sont en connivence avec la poésie. Mais l’art n’est-il pas une seule et même chose, après les moyens diffèrent pour arriver au résultat !? (11)
L’illustration d’un recueil est parfois nécessaire, parfois non ! Ce n’est pas une réponse ambigüe, car il m’est arrivé de désirer une illustration, le plus souvent d’ailleurs, car cela met en relief le sujet du recueil par exemple, sans que cela soit une nécessité absolue. Pour d’autres, j’ai préféré une présentation sobre, sans ajout de dessins ou collages. (12)
Je ne sais pas me définir en tant que poète, dire que je suis un poète mineur ou petit, je le peux en toute franchise et modestie. Pour moi cela ne change pas grand-chose, car il faut que j’écrive. Et j’avoue ne pas trop me poser la question de savoir si je suis un électron libre ou si je me rattache à un courant de pensée ! (13a) Mais c’est vrai qu’il existe des modes poétiques : le quotidien, le littéralisme etc. Aujourd’hui, par exemple, on assiste à un retour de la rime chez certains. Je trouve cela ni aliénant, ni choquant, mais un peu puéril ! Comme en tout domaine, certains mènent la danse, et d’autres s’y accrochent comme ils le peuvent ! Après le public est seul juge ! (13b)
J’ai tenté de ne plus écrire, mais cela n’a pas duré ! Alors le fait de ne plus jamais écrire de poèmes, signifierait que, intellectuellement, voire psychologiquement, je ne serais plus en état de le faire, ou alors qu’une profonde déception me rendrait toute écriture poétique insupportable ! Reste à déterminer le degré de souffrance de cette privation !? (14)
C’est la vue des peintures de Fernand Léger, qui a déclenché, non l’envie d’écrire, mais la forme poétique que j’ai faite mienne, si je puis dire. La publication des recueils portant différents titres mais ayant une résonance matérielle : mots du manœuvre, mots d’atelier, mots de la maison etc. en sont l’illustration. Après, cela a évolué. (15)
Définir la poésie à quelqu’un qui n’en aurait jamais entendu parler est aussi difficile de la définir à quelqu’un qui en a entendu parler ! Alors à l’un comme à l’autre, je dirais : lisez ! Après une longue histoire peut naître sans qu’il ne soit plus besoin de définir la poésie, car ce ne sont que des mots avec tout le pouvoir que l’on sait ! En conséquence, ceux qui lisent des poèmes et que rien ne touche, je ne peux les blâmer, mais simplement regretter qu’ils passent à côté de l’art, de la poésie, qui est quand même l’une des plus belles « inventions » de l’homme ! (16 a et b)